Utopia

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Léa, quinze orbites pleines, est une fêlure en marche. Une tempête au cœur trop vaste pour le cadre. Elle ressent trop, trop souvent, trop fort… Surtout depuis qu’elle a commencé à rêver de Paul. Paul, dix-neuf ans, d’équilibre silencieux, ancien voisin, presque-ami, presque-plus, aujourd’hui distant comme un mirage.

Léa ne sait pas vraiment ce qu’elle veut de lui. Juste peut-être… un élan, une dissonance. Qu’il la regarde à nouveau comme on regarde un orage : les yeux grands, la bouche entrouverte, prêt à être frappé. Mais Paul ne vacille plus depuis… Elle ne sait pas trop quand, mais maintenant il se tient droit, comme un adulte, doté d’un calme perlé d’absence. Il parle avec justesse, marche avec rigueur, existe comme un tableau bien encadré. Il sourit parfois, mais ses sourires ne descendent plus jusqu’à la poitrine.

Elle, elle bouillonne.

Son ventre est un foudrelieu. Ses doigts veulent écrire son prénom partout : dans la vapeur des vitres, dans la magie des motmentanés, sur les murs des rêvechambres. Son cœur est devenu une pièce sans plafond, envahie par les bourrasques de quelque chose qui n’a pas de nom autorisé.

Le mot interdit, elle ne le connaît pas. On ne le lui a jamais appris. Il n’est pas dans les manuels, pas dans les leçons, pas dans les bouches. Ne se murmure pas aux oreilles. Mais elle le sent. Il vibre sous sa langue, il pousse sous ses côtes, il la traverse comme une harmonie en dissonance. Elle se sent autrement, mais elle ne connaît pas les mots pour exprimer cet état.

On dit que tout s’éclaire à dix-huit ans. Quand on passe l’épreuve. L’intervention. On la nomme à demi-mot — le Ratiopassage, l’Ajustemensonge, le Grand-Accordéons. Mais personne ne dit ce qui s’y joue exactement.

Léa voit pourtant ce que ça fait. Après, plus personne ne s’écorche. On ne voit plus d’yeux brillants dans les stations de vie. Les mains ne cherchent plus d’autres mains sur le trotte-homme de ciment, les visages se lissent où les débuts de ridulites disparaissent. Le monde devient… fadétique.

Même Paul. Lui qui, autrefois, semblait la boire délicieusement. Lui qui l’écoutait respirer comme si chaque souffle portait une musique secrète. Lui qui, parfois, approchait sa main de la sienne, juste assez pour faire frissonner la distance. Maintenant, il ne vacille plus. Il la salue comme on ferme une porte, poliment.

Et Léa, elle ne comprend pas. Elle aurait pu jurer que quelque chose brûlait en lui. Qu’il portait ce feu d’avant, cette chaleur rare, cette soif-tornade. Mais peut-être a-t-il déjà subi l’intervention? Peut-être a-t-il été accordé?

Et elle… elle n’y arrive pas. Elle ne peut pas suivre le rythme plat.

Elle rêve de Paul, la nuit. Dans ses songes, même en dehors des rêvechambres. Il l’appelle par un nom qui n’existe pas, un nom vibraphone, bouillant de braise. Ensemble, ils crient des motéclats, dansent des danses à cœur renversé, ils se remplissent d’espoirvie. Et au réveil, elle pleure en dedans.

Elle tente, parfois, de lui parler vraiment. De dire ce qui ne se dit pas. Mais sa bouche se noue. Et les mots restent prisonniers, comme des vagues inversées. Comme si la mécanique de sa bouche s’atrophiait aux états du cœur avec les années qui passent.

Un jour, elle ose. Elle glisse dans sa poche un petit éclat sur papier. « Je brûle. Est-ce que tu te souviens? »

Il lit. Il ne dit rien. Il plie le papier en quatre, lentement, et le glisse dans sa poche comme on range un rêve auquel on n’a rien compris. Léa sait qu’elle n’aura pas de réponse frémisphère. Elle fait face au coeursilence de Paul et elle mouraille en profontiédeur. Mais dans la nuit suivante, elle rêve à nouveau.

Paul est là. Il lui tend un fruit inconnu, rouge et palpitant. Elle le mord. Il goûte le mot qu’elle ne peut pas dire.

À son réveil, elle sait qu’elle n’y arrivera pas. Elle n’ira pas docilement vers l’ajustement. Elle se battra pour garder ce qui flambe. Même seule. Même sans nom.

Même contre tout ce qui dit : calme-toi.

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© Kym Brennan, mai 2025

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