— Kym Brennan
Je pars du corps
Je pars du corps. Non pas comme métaphore, mais comme méthode.
Tout ce que j’écris, tout ce que je pratique et tout ce que je propose aux autres prennent naissance là : dans le ressenti, dans cette intelligence vivante du corps qui sait souvent avant que l’esprit ne comprenne.
Au fil des années, différentes traditions sont venues approfondir cette écoute.
Le yoga m’accompagne depuis le début de la vingtaine. Je l’ai d’abord rencontré par le mouvement, puis, peu à peu, comme un système philosophique, une manière d’habiter le monde et de me rencontrer moi-même. Le Jnana Yoga, voie de l’investigation de soi et de la connaissance directe, a profondément façonné ma manière d’être et d’écrire. Il m’a appris à écouter avant d’interpréter, à demeurer auprès de ce qui se présente et à lire le corps comme un texte vivant.
Les koshas m’ont appris à percevoir l’être comme une succession de strates — le corps physique, le souffle, le mental, la sagesse, la félicité — non pas comme des frontières à franchir, mais comme des espaces auprès desquels demeurer. Les samskaras, ces empreintes laissées par l’expérience, m’ont également appris que certaines mémoires persistent bien au-delà des mots, dans nos façons de respirer, de nous mouvoir, de nous protéger et d’entrer en relation avec le monde. Certaines semblent très anciennes, parfois même antérieures à notre propre histoire. Je ne cherche pas nécessairement à savoir d’où elles viennent. Je cherche plutôt à leur offrir assez de présence pour qu’elles puissent se révéler.

Il y a aussi la vibration.
Elle est devenue pour moi une autre manière d’écouter. Avant même que quelque chose puisse être nommé, il y a parfois une fréquence, une résonance, un frémissement presque imperceptible qui traverse le corps et indique une direction. Je retrouve cette intelligence dans la pratique des mantras, dans les mudras, dans le souffle, mais aussi dans la musique, qui m’appelle depuis toujours comme un langage parallèle aux mots. Une note tenue, une voix, le battement d’une corde ou la répétition d’un son peuvent atteindre des endroits que la pensée ne sait pas rejoindre.
Je suis sensible à cette vibration des choses : celle d’un son, d’un corps, d’un lieu, d’une présence, parfois même d’un silence. Elle agit comme un guide. Non pas comme quelque chose qu’il faudrait comprendre ou expliquer, mais comme une qualité de résonance à laquelle devenir attentive.
Le corps reconnaît parfois ce qui est juste de cette manière-là : quelque chose en lui répond. Il s’accorde, se resserre, s’ouvre ou se met doucement à vibrer avec ce qu’il rencontre
Le mantra, le mudra et la musique participent pour moi de cette même écoute : différentes portes vers une intelligence qui ne passe pas toujours par le langage.
Le bouddhisme a approfondi en moi cette capacité à rester auprès de ce qui est. Il m’a enseigné combien le désir de retenir certaines expériences et d’en repousser d’autres participe à notre souffrance, et combien la transformation peut parfois commencer simplement lorsque nous cessons de vouloir immédiatement réparer ce qui apparaît. Le karma m’a, lui aussi, rendue attentive à cette continuité invisible entre nos gestes, nos pensées, nos paroles et ce qu’ils mettent en mouvement. Rien de ce que nous faisons en pleine présence ne me semble insignifiant.
Du jaïnisme, je retiens surtout l’ahimsa, la non-violence, devenue fondamentale dans ma manière d’accompagner. Être non violente envers le corps, c’est ne pas le contraindre à devenir autre chose que ce qu’il est dans l’instant. Ne pas le précipiter vers le mieux-être. Ne pas considérer l’inconfort comme une erreur à éliminer. C’est approcher ce qui se présente avec respect et curiosité, en laissant au vivant son propre rythme.
Cette écoute rejoint profondément ma sensibilité animiste. Le corps, pour moi, n’est ni une machine ni un simple contenant. Il est vivant, intelligent, relationnel. Il possède sa propre souveraineté. Et il n’existe pas seul : il entre continuellement en résonance avec ce qui l’entoure. Les lieux, les êtres, les sons, la matière, le vivant participent eux aussi de cette conversation silencieuse.
C’est dans cet esprit que je rencontre également le Focusing, ou focalisation sur le ressenti corporel : non comme une manière d’analyser ou d’interpréter ce que le corps raconte, mais comme une façon de lui tenir compagnie. Dans cet espace d’attention partagée, quelque chose peut se déplacer. Une sensation se précise, se transforme, trouve parfois son achèvement. Le souffle change. Les tissus cèdent. Le corps s’abandonne un peu plus à ce qui est là. Et quelque chose, souvent sans avoir besoin d’être expliqué, retrouve du mouvement.
C’est au carrefour de tous ces chemins que se situe aujourd’hui ma pratique. Je n’enseigne pas un système. J’accompagne un processus.



C’est aussi de là que vient mon écriture. Qu’elle prenne la forme de l’autofiction, de la poésie ou de l’essai, j’écris à partir de la sensation plutôt qu’à son sujet. Je cherche ce qui frémit sous les mots, ce qui se contracte, respire, résiste ou s’ouvre. Le corps écrit en premier. L’esprit vient ensuite donner une forme à ce qu’il a entendu.
J’écris à partir du corps et je crée des espaces où d’autres peuvent écouter le leur. Ce qui surgit peut être ancien ou nouveau, intime ou ancestral, parfaitement compréhensible ou encore sans nom. Je l’accueille de la même manière : avec patience, respect et confiance envers cette intelligence du vivant qui nous traverse.
— Kym Brennan
Je crois profondément que le corps sait quelque chose que nous avons souvent désappris à entendre.
Notre tâche n’est peut-être pas de lui imposer une direction, mais de devenir suffisamment présents pour qu’il puisse nous révéler la sienne. Et parfois, cette direction ne vient ni sous la forme d’une pensée ni sous celle d’une certitude. Elle arrive comme une vibration. Quelque chose résonne. Quelque chose répond. Et le corps sait.
Et sous tout cela — le yoga, l’écriture, le souffle, le son, la vibration, l’écoute, les traditions qui m’accompagnent — court un même fil : le dharma. Je ne le conçois pas comme une doctrine ni comme une destination à atteindre, mais comme une manière vécue de devenir. Une façon de laisser notre essence prendre forme à travers le corps, la parole, la création et les gestes les plus ordinaires de notre existence.
Si le karma et les samskaras dessinent une partie du terrain sur lequel nous avançons, le dharma est pour moi l’élan vivant qui nous traverse et nous appelle. Il ne réclame pas la perfection. Il demande la présence.
C’est peut-être là que mon écriture et ma pratique se rejoignent le plus profondément. Elles participent d’un même geste : écouter assez longtemps pour permettre à ce qui cherche à advenir de trouver sa forme.
Devenir poreuse à la vie.
Écouter ce qui vibre.
Laisser le corps parler.
Et offrir à ce qui veut naître assez d’espace pour entrer dans le monde.
C’est là que se trouve mon dharma.